07.01.2009

Le mariage de l'eau et du feu

Deûme - Faya 8.jpg 

 

Il était une fois la rivière… Elle murmurait à l’ombre des grands arbres et jouait à saute-mouton avec les rochers de Saint-Denis… Elle parlait au Petit Peuple des Afars et elle aimait les hommes malgré ses terribles colères. 

 

Il était une fois le feu… ogre incandescent qui dévore toute chair. Il grondait tel le Diable et soufflait sur la ville son haleine d’enfer… il était l’instrument de la folie et du génie des hommes…chaque pierre en garde le souvenir… 

 

 

Ne vous fiez pas aux apparences ; ici, sans doute plus qu’ailleurs, elles sont trompeuses. Voir au-delà des façades lépreuses et des ruelles désertées… retrouver l’eau et le feu au cœur des légendes… ouvrir un chemin initiatique qui conduit au Royaume Invisible… y découvrir le creuset dans lequel le feu qui dévore se transmute en lumière divine. Tel est notre défi !

 

Nicolas Du Peloux s’éleva contre l’embrasement des corps et des esprits à l’époque des guerres de religion. Joseph Montgolfier alluma un brasier sur la place des Cordeliers pour gonfler l’enveloppe de son premier ballon à air chaud ; Marc Seguin suspendit son pont au-dessus des flots tumultueux de la Cance puis il maria l’eau et le feu dans les entrailles de sa chaudière tubulaire. Mais tant d’autres vécurent dans le secret de leur cœur l’expérience fulgurante des noces alchimiques.

 

 

Ø      SYMBOLIQUE DES LETTRES ET DES CHIFFRES

 

ANNONAY = 7 lettres qui font un total de 30 donc 3

2 A et 3 N – un O au milieu – 1 seule consonne N + 3 voyelles AOY = 4 lettres différentes qui regroupées donnent le mot NOYA !

De A à Y : toutes les lettres de l’alphabet sont inclues sauf le Z

A - L’âme, l’union, le cerveau.
N - La haine - le sol - les ténèbres - l'invisible  
O - Les cycles - la circonférence - la roue - le mouvement hors du centre  
Y - L'homme - l'arbre

 

                        Les lettres

 

♣ 1 seule consonne « N » : symboliquement, les consonnes sont nos structures de l'être. Elles sont ce qui apparaît. Elles sont les bases à partir desquelles l'âme peut s'appuyer pour se manifester !

 

N

L'interprétation de la forme du N correspond à deux entités, deux individus inversés, en contradiction.

Le N est associé au M comme Nœud central de l'alphabet. La 13ème et cette 14ème lettre expriment deux antagonismes : "aime"(M) et "haine"(N) qui correspondent à l’attitude d’Adam (l’homme) avant et après la chute. Ils sont complémentaires pour donner le choix indispensable à l'évolution.

Pour l’alchimiste, le Feu secret se tient au centre dans le N (haine - sol - ténèbres – invisible) du carré magique. En effet, par sa vibration, le N correspond au feu. Mais alors n’y a-t-il que de la haine dans Annonay ?

 

♣ 3 voyelles (A,O,Y) : les voyelles symbolisent l'âme ou le Soi (archétype de la conscience et du Moi), ce qui n'est pas visible et qui n’apparaît pas au premier abord.

Les voyelles nous enseignent à (re)connaître notre âme, à la comprendre pour qu'elle puisse s'exprimer et transmettre sa lumière.

 

A

La conception géométrique du A rassemble 2 principes : féminin à gauche et masculin à droite, accolés l'un à l'autre dans une seule lettre. C’est l’androgyne parfait ; Adam avant la chute.

En effet, en tant que première lettre, elle est l'assise de l'alphabet équilibrée par ses deux piliers reliés à deux niveaux :

            Le premier point de jonction est en haut. Il symbolise la fécondation mentale et spirituelle,

            Le second point de jonction est horizontal : c'est la barre ; elle symbolise la fécondation sexuelle.

Le A symbolise tout d'abord le : "il A", du verbe "AVOIR" au présent de l'indicatif. Il marque un commencement désigné par une possession et rappelle le TENET (il a) du carré SATOR.

Le A représente également un compas, servant à mesurer.

Tournée vers le bas, donc inversée, la lettre A devient une coupe remplie… peut-être le Graal.

 

O

Le O prend la forme du cercle qui est un espace clos. C'est une symbolique d'accomplissement, de plénitude.

Pourtant, cela reste un potentiel, une matrice fécondable qui sera inséminée ou non (le O inséminé devient le Q qui symbolise le départ de la Quête). Donc la lettre O représente une étape d'évolution passagère mais complète en elle-même.

Voyez en recoupement la position de la lettre : la 15ème dans l'alphabet c'est à dire le A = 1 de Adam et le E = 5 d’Eve, donc le O est un androgyne accompli qui reste éternellement en évolution.

 

Y

Le Y est un I bicéphale. Il symbolise le choix car depuis l'origine, l'homme se trouve toujours confronté dans son parcours à deux alternatives : Le Bien et le Mal.

Le Y a la forme d'un arbre car, par le symbole du choix qu'il véhicule, il traduit la croissance humaine dont les branches s'élèvent vers les cieux.

De plus, que trouve-t-on dans l'arbre de l'origine ? Le Serpent bien sûr ! Ainsi par sa forme, l’Y rappelle étrangement la langue bifide du Serpent qui peut à la fois tuer et guérir. Ce tentateur de la Genèse incita Adam (encore androgyne) à désobéir, en lui donnant la capacité fondamentale de faire des choix. Mais le libre arbitre a provoqué la chute et l’apparition de deux êtres sexués. Ainsi les deux branches du Y symbolisent également la séparation des âmes-sœurs.

 

 

            Les chiffres

 

7

Le 7 est le symbole du divin qui descend pour féconder la terre.

Le 7 exprime les étapes de maturité. Il est le chiffre du rythme du « Sang » (tous les 7 ans environ, le sang se renouvelle totalement).

Ce chiffre est composé exclusivement de droites. Il représente une "virilité" nécessaire pour les transitions ou les passages.

La fameuse barre horizontale médiane exprime une auto-fécondation.

La stylisation du 7 représente une faux, symbole de mort. Il faut, comme dit la tradition "tuer le vieil homme", c'est-à-dire passer par l’étape de la mort symbolique pour renaître à une nouvelle conscience.

 

3

Le 3 est le chiffre de l’origine, c’est un catalyseur qui recèle le potentiel d’autre chose.

Le 3 est formé de deux demi-sphères inclues dans le cercle initial et qui donnent 3 points origines superposés. Le dieu O est en réalité divisé en 3 centres. Le chiffre 3 est l’expression la plus complète du divin.

D’ailleurs, renversez le 3 et vous avez le "m" (le "aime") d’Adam avant la chute. Il y a bien un M caché qui équilibre les 3 N.

Le 3 est universellement le nombre de toutes sortes de triades [esprit/âme/corps – vie/mort/résurrection – ciel/terre/enfer – Triskel : eau/terre/feu – croix celtique : Keugant (chaos)/Abred (vie terrestre)/Gwenwed (lieu de la présence de Dieu) - 3 vœux des génies ou des fées] et des triades divines païennes [Odin (maître de la fureur)/Tyr (dieu de la justice)/Tor (maître du tonnerre) – Lug/Dagda (dieu des druides)/Nuada (dieu de la production et de la médecine) – Osiris/Isis/Horus – Esus/Teutates/Taranis] et de la Trinité chrétienne [Père/Fils/Saint Esprit].

 

 

 

Ø      interprÉtation de l’alchimiste

 

Annonay en miroir 2.jpg

 

      Sens de lecture : de droite à gauche     

 

L’homme (sexué, en incarnation) qui a intégré la coupe (le Graal, l’amour, la lumière) représente un potentiel d’évolution qui, en s’immergeant dans le feu secret de la Trinité divine lui permet de redevenir un androgyne parfait (Adam avant la chute).

De Y à A, on passe d’homme (sexué, en incarnation) à l’androgyne parfait (Adam avant la chute).

De A à Y, on passe de l’androgyne parfait (Adam avant la chute) à l’homme (sexué, en incarnation).

On a là l’évocation des réincarnations successives ou le processus d’ascension (l’homme retrouve la divinité en lui).

AY symbolise l’homme (sexué, en incarnation) qui a intégré la lumière, l’amour. Tandis qu’Ay (déformation de l’ancien français Aïgo – voir la rivière d’Ay) signifie eau !

Le N est dessiné à l'envers pour augmenter sa capacité opérative et en faire le feu secret de l'opérateur, le mystère de sa réussite. Car « Le lapis infrangible* provient de la réunion d’en haut et d’en bas, du feu et de l’eau, produite par la rotation (sator/rotas-arepo/opera) des éléments. »                                                      

 

L'eau et le feu sont les opposés complémentaires du mariage alchimiques comme le dialogue qui se poursuit entre les deux hémisphères du cerveau (le rationnel et l'intuitif) ou le rapprochement de l'Occident et de l'Orient - en chacun de nous.

 

*infrangible : qui ne peut être brisé

 

 

Ø      L’HISTOIRE

 

L’eau, la colère des rivièresDeûme - crue 13.JPG

 

3 inondations au XV° : 1402-1417 et 1449 où une église St-Pierre-des-Martins construite en 1003 est emportée avec son curé. .

 

♣ En octobre 1567 : la porte de Deûme est emportée 2 fois.

 

3 inondations au XVII° : 1605-1635-1691

 

♣ Beaucoup au XVIII°

 

3 inondations au XIX° : 1840-1865 (échelle d’étiage du pont de Faya atteint la côte de 5,15 m et 2 m d’eau sur la place des Cordeliers)-1890 à Cance

 

♣ 1825 : inauguration du premier pont suspendus invention de Marc Seguin.

 

Les ponts, les chauchières (ateliers des mégissiers), les moulins (à blé, à huile..) sont les plus touchés.


Le feu, instrument de la folie et du génie des hommes

 

♣ 737 : les Sarrazins brûlent les faubourgs de Deûme.

 

♣ La guerre de Cent Ans (1337-1453)

La ville fut pillée 2 fois : 1362 – 1430 tandis qu’en1395 : un incendie fait s’écrouler les deux belles tours qui ornaient le portail de l’église Notre Dame.

 

♣ Les guerres de religion

            Le 31 octobre 1562, les catholiques (Saint-Chamond) assiègent Annonay pillent et brûlent la ville (31 maisons) pendant deux jours.

            Le 28 décembre 1562, une bande protestante (Saint-Martin ?) reprend Annonay et lui fait subir des dévastations pour se venger des catholiques.

            Du 10 au 15 janvier 1563, les catholiques (Saint-Chamond) brûlent les faubourgs de Deûme, de la Recluzière et le quartier du Champ.

            En 1568, les protestants (Saint-Romain) brûlent le couvent des Cordeliers, de Sainte Claire ainsi que l’église et le prieuré Notre Dame.

            En septembre 1568, les catholiques (Saint-Chamond) saccagent une nouvelle fois Annonay.

            Le 17 juillet 1574, les protestants (Saint-Romain) rasent le quartier de Cance et de Bourgville et font abattre les églises encore intactes.

            Printemps et été 1575, Saint-Romain repousse plusieurs tentatives de reprise d’Annonay par les catholiques.

 

♣ Au XVIIème et XVIIIème siècles 

Les chroniques ne parlent pas d’incendie mais de nombreuses inondations.

            1783 : envol du premier ballon à air chaud.

 

♣ Au XIXème siècle 

            On évoquait une certaine année, dont la date restait imprécise, où chaque semaine une ou plusieurs maisons brûlaient.

            1825-1828 : invention de la machine à vapeur.

            1828-1829 : invention de la chaudière tubulaire.

            6 septembre 1851, premier incendie de l’hôtel de ville (achevé en 1835).

            Le 3 mai 1865, un incendie éclate rue de Tournon et fait 7 victimes dont 2 enfants (un garçon de 9 ans et une fille de 12 ans).  Rappel : cette même année, une inondation submerge la place des Cordeliers.

            31 décembre 1870, c’est le grand incendie de l’hôtel de ville.

            Dans les années qui suivirent, il y eut une moyenne de 5 à 6 incendies graves par an.

            1881, fut appelée l’année rouge : 17 immeubles vont brûler mais il n’y aura pas de victimes.

            Dans les années qui suivirent, il faut signaler le gigantesque incendie des papeteries de Faya et l’incendie d’une mégisserie sur les bords de la Deûme.

            27 août 1894, un incendie se déclare dans une menuiserie, rue de Merle et s’étend rue de Tournon sur une longueur de 60 à 70 mètres. Le tout forme un brasier de près de 3 000 m2 qui s’étend jusqu’au château.

 

Une psychose du feu s’établit dans la ville, d’autant plus que de nombreuses lettres anonymes circulent menaçant certains propriétaires d’un incendie dans leur immeuble. La population vient spontanément aider les pompiers car il faut beaucoup de bras pour actionner les pompes.

Les Compagnies d’Assurances réunies en assemblée plénière décident de mettre Annonay à l’index car elles ne peuvent plus garantir les risques d’incendie. Inscrite sur la liste rouge des compagnies d’assurances, Annonay est connue de toute la France.

 

♣ XXème siècle.

            Le 21 août 1926, nouvel incendie de l’hôtel de ville ; très peu d’ouvrages parmi les 35 000 qui se trouvaient dans la bibliothèque purent être sauvés. Une pluie de papiers brûlés tombera sur la ville pendant plusieurs heures.

 

            Un épisode de la 2ème Guerre Mondiale mêle le feu et l’eau : le 24 juin 1940, les Allemands encerclent Annonay et tirent au canon et à la mitraillette. Les obus sillonnent le ciel. Les lueurs de la bataille se voient jusqu’à Vanosc. 7 Spahis Marocains et une religieuse de la Providence sont tués, il y a de nombreux blessés. Les Allemands lancent alors 3 fusées vertes pour demander l’appui de leurs avions en réserve à Saint-Rambert-d’Albon. Mais le terrain est détrempé par des pluies incessantes et les appareils ne parviennent pas à décoller. Annonay échappe au bombardement (Vierge érigée en 1943).

 

 

Ø      LES LÉGENDES

 

Deûme - cure 10.JPGLes légendes annonéennes sont elles-mêmes imprégnées des symboles de l’eau et du feu. Elles mettent en garde les impatients, réveillent la sagesse ancestrale puis dévoilent aux cœurs purs les secrets de cette terre féconde et meurtrie.

 

Les Afars, les Trêves, Guigues Trachi et André vont, auprès de l’eau, trouver l’accomplissement de leur destin. Le Babau brûle du feu sauvage qui consume les âmes tourmentées. L’ermite de Saint Denis puise dans les eaux profondes la force de braver les flammes rebelles. Enfin, Béatrix de Roussillon nous offre la vision fugace de la transmutation à laquelle nous aspirons tous car si le brasier devient lumière alors il pourra éclairer notre chemin.

 

 

Au cours des siècles, l’histoire des hommes a façonné l’énergie des lieux à son image. Etrangement marquée par l’eau et le feu, Annonay est le creuset d’une alchimie qui purifie et éclaire le sens profond de la vie.

 

à Annonay

ALCHIMIE

 

Quand la colère des flots de la Rivière Sacrée

Vient épouser l’ardeur de brasiers ténébreux,

Leurs baisers délirants ont la saveur sucrée

De la mort qui éveille les anges sulfureux.

 

Elle voit l’eau et le feu au cœur des sept collines,

La chaleur du brasier qui consume et sublime,

Une marée d’enfer à l’écume saline,

Une clarté confuse au-dessus de l’abîme.

 

Elle voit l’arbre de vie dans les ruines insolentes

Et la noirceur des murs à l’âme pétrifiée ;

La morsure de la faux brûle la chair sanglante

Pour dérober l’extase à l’homme terrifié.

 

Elle voit le cavalier dans cette ville en flammes

Où un dragon habite le ventre de la terre ;

La haine par trois fois a frappé d’une lame

Qui forge la souffrance et scelle le mystère.

 

Mais,

Quand sous le ciel de nuit s’attarde la lumière,

Le Petit Peuple entend murmurer la rivière

Et l’amour qui ruissèle de la coupe d’or fin

Illumine les mots des légendes sans fin.

 

Elle voit un éclair blanc lorsque sonnent matines,

Un noble chevalier venu de Palestine,

L’éternité offerte au rêveur de naguère,

Un grand désir de paix au chemin de la guerre.

 

 

Feu-St-Jean1.jpg

19.09.2006

Au long des rues... au fil du temps...

medium_Martine_-_visite_de_nuit_floutee.jpgImaginez un soir d’été doux et parfumé. Le ciel indigo est tout éclaboussé d’étoiles. Le calme de la nuit s’installe peu à peu et invite à rêver. Le moment est idéal pour remonter le temps… non pas dans une machine comme Monsieur Wells mais tout simplement en parcourant les rues d’Annonay. Vous y rencontrerez des hommes qui ont fait l’histoire de la ville… la Grande Histoire ou la petite histoire… Alors, sans plus attendre, franchissez avec moi les portes du temps…

 

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D’où viennent les légendes ? Du ventre de la Terre ou d’une étoile des cieux… Comment sont-elles entrées dans le cœur des hommes pour devenir des mots semés aux quatre vents ? Fragiles et immortelles, elles ont survécu aux pires moments de notre histoire… méprisées ou enfouies, elles sont restées vivantes. Leur lumière a jailli des lieux les plus obscurs. Elles sont notre héritage, un voyage au plus profond de notre âme…

 

 

medium_Rue_Franki_Kramer_-_masque_2.2.jpg

 

08.09.2006

Le voeu de Messire Arnulph

An de grâce 1440

medium_Pont_Arnaud_3.3.jpgDame Ermeline traverse le pont Arnaud qui enjambe la Deûme de ses deux arches de pierre. En dessous, la rivière tourbillonne et se précipite vers le Pied de Bœuf1 où elle se jette dans la Cance.  Mais la damoiselle2 n’est pas le moins du monde émue à la pensée de ces tendres épousailles, elle se dirige à grands pas vers le faubourg de Bourgville qui s’étend au pied du château d’Annonay. A l’exception du moulin à moudre la moutarde toujours actif au bord de l’eau, les maisons de ce quartier ne sont plus que des mures3 envahies par le lierre et les orties. Dame Ermeline franchit la belle porte de Bayas et se retrouve sur la place des Estimes ; une foule bruyante et colorée se presse autour du Banc des Chevaliers.  Mais il n’est pas question de s’attarder, la donzelle2 se fraye un passage jusqu’à la demeure de son amie, Jeanne, où elle est attendue. Après les embrassades, nos deux commères s’assoient. Parmi les nombreuses nouvelles qui passent de bouche à oreille, une en particulier mérite toute leur attention. Qui aurait pu penser que la jeune Guillemette puisse tromper son pauvre Béranger avec un escoffier ? Le coquin lui fait sans doute bonnes chaussures à son pied !

Mais personne en vérité n’aurait connu l’affaire si la belle n’était pas allée se confesser au prieur. Avant de lui donner l’absolution, ce dernier se renseigne : quand, où, comment et medium_Impasse_des_Recollets.2.jpgcombien de fois  l’adultère est consommé. Guillemette répond sans méfiance et, le lendemain, alors que les amants sont au lit, on vient les arrêter ! En effet, le clergé d’Annonay possède le droit d’appréhender, de jour comme de nuit, les couples adultérins ou concubins et de les conduire dans un lieu dépendant de l’Eglise. Là, un abbé leur propose de payer une amende afin d’échapper à un infâme châtiment. L’escoffier n’est qu’apprenti et il n’a pas un sou vaillant ; Béranger refuse de donner un seul de ses écus pour sauver une ribaude qu’il a eu le malheur d’épouser. Alors, les amants sont condamnés à courir dans les rues aussi nus que des vers ! Rouges de honte, tels Adam et Eve fuyant le Paradis Terrestre, ils font le tour de la ville sous les huées et les crachats.

Depuis, Guillemette l’infidèle, chassée par son époux, est recluse dans un couvent où elle prie et jeûne pour le salut de son âme. Quant à l’escoffier, dame Jeanne affirme qu’après l’avoir vu courir par les rues dans le plus simple appareil,  toutes les dames soupirent maintenant à fendre l’âme lorsqu’elles passent devant sa boutique !

Mais un nouveau spectacle attire les deux amies vers la fenêtre. Sous bonne escorte, Messire Arnulph descend péniblement la colline du château. En sa qualité de bailli d’Annonay, il siège chaque semaine au Banc des Chevaliers pour y rendre la justice. Déjà de nombreux plaignants l’y attendent. Mais ce matin, le poids des ans lui semble bien lourd à porter. Malgré le soleil de printemps, il est glacé jusqu’aux os. Au crépuscule de sa vie, peut-être est-il tourmenté par l’idée de la mort.

medium_Porte_de_Bourgville_1.2.jpgLe banc des chevaliers est installé au pied de la montée du château sous un orme centenaire. Messire Arnulph se laisse tomber lourdement sur son fauteuil tendu de velours cramoisi et ramène sur lui les pans de son manteau. Tour à tour,  chacun vient exposer ses griefs et s’en remettre au jugement du vieux bailli. Mais ce dernier n’accorde qu’une oreille distraite aux parties en présence. Pour l’instant, une seule pensée occupe son esprit : ne pas se laisser surprendre par la Grande Faucheuse ; mettre ses affaires en ordre avant que tout soit dit.   

A midi, toutes les plaintes ont été entendues, jugées et consignées sur les registres. Messire Arnulph rentre chez lui et demande qu’on appelle un notaire ; il a décidé de faire son testament.

« Je, Arnulph, en mon sain entendement et en ma bonne connaissance, rappelant à ma mémoire que rien n’est plus certain que la mort, j’établis et ordonne mon dernier testament et mon dernier devis en cette manière… » Certes, le bailli est fort riche ; il a soin de répartir équitablement toutes ses possessions entre les membres de sa nombreuse famille. Mais il ne s’en tient pas là car il lui reste à exprimer une toute dernière volonté : « donner à treize pauvres, en l’honneur de Notre Seigneur et de ses douze apôtres, un bon dîner et une paire de chaussures ». Ce vœu pieux fut-il exprimé dans l’espoir de faire taire quelque remord de conscience ou révèle-t-il une âme compatissante à la misère d’autrui ? Cent ans de guerre contre les Anglais ont ruiné le royaume et le pillage d’Annonay par les soudards de Rodrigue Villandrando est encore dans toutes les mémoires. Les miséreux affamés s’entassent dans les hospices de la ville : le vieil hôpital de l’Aumone, l’hôpital des Pauvres de Notre-Dame-La-Belle fondée par le Cardinal Bertrand et la commanderie Saint-Antoine où les corps affaiblis se consument du Mal des Ardents.

Louis Arnulph pousse un soupir ; il se sent soulagé. Le visage de la mort ne lui paraît plus si terrible ; il sait maintenant qu’il a mis de l’ordre dans sa vie et à l’heure venue de faire ses adieux, il pourra s’en aller en paix.

 

« Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les coeurs contre nous endurciz,
Car, ce pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz. »4

medium_Voute_derriere_place_Mayol.2.jpg

1 Pied de bœuf : confluent

2 Jusqu’au XVIIème siècle, mots employés pour désigner une femme mariée de la petite noblesse ou de la haute bourgeoisie.

3 Mure : maison en ruine

4 François Villon